Prendre conscience de l'écart qui se creuse : entrevue avec Armine Yalnizyan sur les moyens de rétablir une économie injuste
Pendant toute sa carrière, Armine Yalnizyan s’est intéressée à l’écart entre les riches et le reste de la population du Canada. Dans son travail d’économiste principale au Centre canadien de politiques alternatives, elle a étudié comment les riches s’enrichissent, les pauvres s’appauvrissent et les gens de la classe moyenne travaillent de plus en plus fort pour rester dans cette catégorie. Ses observations font état des mêmes tendances que l’AFPC constate dans les milieux de travail depuis des années – de plus en plus de gens sont obligés d’occuper plusieurs emplois à temps partiel ou d’accepter des contrats de travail temporaire. Armine a accepté de nous parler des moyens dont les travailleurs et travailleuses du secteur public disposent pour, à la fois, lutter contre la réduction de leurs salaires et de leurs avantages sociaux et améliorer les conditions de travail de tout le monde.
Vous avez beaucoup étudié l’accroissement de la pauvreté au Canada. Qu’avez-vous vu dans les dernières années? Que devons-nous savoir sur les grandes tendances qui font que certains s’enrichissent et d’autres non?
Quand on examine l’écart grandissant au Canada depuis 30 ans, on voit qu’il se dégage des 20 premières années une seule tendance, alors que les 10 dernières années sont complètement différentes et laissent entrevoir des tendances beaucoup moins prometteuses, même s’il y a beaucoup plus d’argent en circulation. C’est plutôt frustrant.
Pendant les 20 premières années, les gens suivaient la vague plus ou moins de la même manière – ils étaient tous dans le même bateau. En temps de récession, tous écopaient un peu, les gens au bas de l’échelle plus que les autres, évidemment. Mais l’économie se relevait, et les pauvres et les riches en profitaient de manière plus ou moins égale.
C’est ce qui s’est passé lors de la récession des années 1980 et 1990. Maintenant, c’est tout à fait différent. Après 1996, le Canada a connu une période de croissance économique comme on n’en avait pas vue depuis les années 1960. Mais même pendant cette période de très forte croissance, l’écart entre les riches et les pauvres a grandi au lieu de s’atténuer parce que la croissance a surtout profité aux gens dans la tranche supérieure.
Qui sont les plus touchés dans une économie injuste? Et comment la récession actuelle accentuera-t-elle cette disparité?
En général, les femmes souffrent le plus d’une économie injuste. Les femmes relèvent toujours leurs manches et acceptent n’importe quel emploi parce qu’elles doivent absolument faire vivre leur famille. Pendant une récession, il y a moins d’emplois stables et bien payés et plus d’emplois précaires, mal payés, non syndiqués et à temps partiel. Cependant, il y a de plus en plus de gens qui sont forcés d’accepter de mauvaises conditions de travail, autant en périodes difficiles que pendant les bonnes périodes.
En cette ère de travail précaire, tous vivent une même instabilité, sauf ceux qui se trouvent tout en haut de l’échelle. Bien sûr, ceux qui occupent des emplois temporaires et à contrat sont les premiers à être mis à pied.
Et cela comprend un nombre disproportionné de personnes racialisées, autochtones ou ayant un handicap. À long terme, on prévoit un important accroissement du travail précaire. C’est vers cela que le marché de l’emploi se dirige.
À l’AFPC, nous disons souvent que les services publics sont le meilleur moyen d’assurer l'égalité. D’après vous, quel est le rôle des services publics dans la reprise économique du Canada?
Réfléchissons un instant aux effets de la récession. Elle a fait chuter les exportations et les investissements des entreprises et a entraîné une réduction de la demande des consommateurs. Il ne reste plus que les dépenses gouvernementales pour prévenir un effondrement complet de l’économie. Et ces dépenses prennent surtout la forme de salaires aux gens qui assurent les services. C’est donc dire que les services publics sont en réalité la seule chose qui nous sauve en ce moment.
Un peu plus du quart des dépenses gouvernementales sont affectées à l’assurance-emploi, à la Sécurité de la vieillesse et à la Prestation fiscale canadienne pour enfants. Mais la majeure partie du reste des dépenses sert à fournir des services à la population. Dans le contexte actuel caractérisé par une faible croissance et une forte pression à la baisse sur les salaires, on pourrait réduire le coût des biens et des services de base et veiller à ce que les infrastructures et les services nécessaires soient bien organisés et largement accessibles afin d’atténuer les effets de la récession. Par biens et services de base, j’entends un logement abordable, l’eau potable, les soins de santé et l’éducation, y compris l'apprentissage et la garde des jeunes enfants, et les transports en commun. Ainsi, les gens auraient un peu d’argent dans leur poche et pourraient dépenser et contribuer à l’économie. C’est la seule manière de renforcer les entreprises et les amener à vouloir recommencer à investir.
C’est donc pour l’instant le secteur public qui empêche le château de cartes de s'écrouler, mais il s’effondrera à coup sûr si nous commençons à réduire les dépenses de ce secteur.
Avez-vous des suggestions à faire aux travailleurs et travailleuses du secteur public pour les aider à continuer leur combat tout en contribuant à la lutte contre la pauvreté dans son ensemble?
L’AFPC peut notamment mettre l’accent sur l’importance d’avoir des heures de travail stables et un revenu régulier. Une personne a besoin de savoir combien elle gagne pour faire des projets. Les gens qui travaillent à contrat sur de courtes périodes travaillent peut-être d'arrache-pied, mais ils ignorent s’ils auront un revenu dans six mois ou un an. Cela ne favorise pas la durabilité, ni pour les riches, ni pour les pauvres ni pour la classe moyenne.
Le travail du secteur public doit être fait, c’est inévitable. Donc, rien ne justifie de créer des emplois contractuels, car le travail devra toujours être fait. Alors, pourquoi ne pas offrir aux gens qui font ce travail des emplois stables et la possibilité d’acquérir une bonne connaissance du travail à long terme.
Pendant longtemps, il suffisait de faire des études et de travailler fort pour connaître la prospérité. La génération actuelle est plus instruite et travaille plus que la génération précédente, mais tire quand même de l’arrière pour ce qui est du revenu et de l’endettement. S’il ne suffit pas de travailler plus et d’étudier plus, qu’est-ce que ça va prendre?
Des heures de travail irrégulières et des emplois temporaires deviendront peut-être la nouvelle norme sur le marché du travail si nous ne nous organisons pas pour résister à cette attaque contre le dernier pouvoir des travailleurs, soit des heures de travail stables. C’était d’ailleurs l’un des principaux enjeux de la grève de vos membres au Musée des civilisations et au Musée de la guerre.
Sans heures de travail stables, il est difficile d’élever des enfants, et même d’avoir des enfants, et de participer à la société civile. Notre travail rémunéré est notre unique contribution sociale sanctionnée. Une société prospère est impossible si le travail occupe toute la place.
Comment aimeriez-vous que l’économie change pour être bénéfique aux gens?
Il faut moins d’ambulances au pied de la falaise et plus de clôtures au haut. Il faut davantage prévenir les problèmes plutôt que de les solutionner une fois qu’ils sont arrivés afin de tirer le meilleur parti de nos revenus individuels et de nos ressources collectives. Il est plus coûteux de trouver et de punir les contrevenants que d’investir dans les facteurs déterminants de la santé, et les statistiques montrent que cela n’atténue pas les problèmes. En créant des environnements sains pour les gens, surtout les enfants, nous pourrons grandir et réaliser notre potentiel. Nous devrons vraiment exploiter le mieux possible nos ressources dans les années à venir, car des pénuries de main-d'œuvre seront inévitables.
Les investissements dans une meilleure infrastructure physique et humaine devront être plus que des mesures de relance d’urgence. Même avant la récession, nous avions un déficit de 125 milliards de dollars en matière d’infrastructure dans les villages, les villes et les cités du pays. Nous nous servons encore de l’infrastructure aménagée il y a 50 ans par nos parents. Ils ont construit les systèmes qui font encore marcher notre économie, une fondation que nous peinons à entretenir et encore plus à élargir même si notre économie est cinq fois plus importante que l’économie qui a construit cette richesse commune.
Nous avons besoin de routes, de systèmes d’égout, de réseaux d'alimentation en eau, de réseaux de distribution de l'électricité et de logements. Mais nous avons aussi désespérément besoin d’inclure dans notre infrastructure de base des programmes de développement de la petite enfance, surtout si la prochaine génération de femmes fonctionne essentiellement de la même manière que les hommes concernant sur le marché du travail. Il y aura moins de gens pour remplacer les baby-boomers qui prennent leur retraite et moins de personnes qui auront le temps de soigner les bébés, les personnes âgées et les personnes fragiles physiquement ou mentalement, ces gens qui ont toujours fait partie de notre vie.
Pour en connaître davantage sur le travail d’Armine Yalnizyan, visitez le site Web GrowingGap.ca – un projet du Centre canadien de politiques alternatives pour sensibiliser la population à l’écart qui se creuse de manière alarmante entre les riches et les pauvres au Canada.
Date de modification : 2010/07/29






